Freddy Matungulu : «Le financement des élections est un défi prenable»

La stabilité du cadre macroéconomique et une politique financière conforme aux exigences de cette dernière sont la voie incontournable pour retrouver la sérénité des marchés, soutient Freddy Matungulu Mbuyamu Ilankir qui affirme néanmoins qu’il faut au préalable clarifier les perspectives politiques du pays pour rassurer les investisseurs potentiels. L’ancien fonctionnaire du Fonds monétaire international (FMI) dresse, dans une interview accordée au site actualite.cd, les priorités qui doivent permettre le redécollage de l’économie congolaise qui, selon lui, doivent impérativement passer par la dissipation des incertitudes politiques et, donc, une stabilité politique avérée.

Vous êtes une élite du monde de l’économie et des finances. La RDC traverse une crise multiforme dans laquelle l’Économie est particulièrement touchée. Quelles sont les actions urgentes à entreprendre pour stopper cette chute ?
Il y a d’abord la stabilité du cadre macroéconomique que nous pensions avoir conquise pour le long terme, à partir de laquelle on bâtit l’économie du bien -être collectif. Fort malheureusement, on se rend compte depuis plusieurs mois que là aussi tout est à refaire. Donc, je commencerais par lancer les actions qui nous permettent de retrouver cette indispensable stabilité. Ce qui signifie une gestion budgétaire conséquente et une politique monétaire en conformité avec les exigences de cette stabilité. Je crois que c’est une priorité. Toutefois, en raison d’un contexte international peu accommodant, mais surtout d’un environnement politique intérieur délétère, le retour de la stabilité économique ne suffirait pas pour relancer vigoureusement l’économie. Il est, en effet, capital que nous arrivions à régler la question des incertitudes politiques qui aujourd’hui rongent les perspectives du pays, y compris dans le domaine économique. Pour avoir une économie dynamique, plurisectorielle, utilisatrice de gros investissements et génératrice de substantiels revenus stables pour le grand nombre, notre pays doit clarifier sa direction politique et s’inscrire résolument dans la logique d’une bonne gouvernance politique et économique. Voilà ce que je vois comme schéma : retrouver la sérénité des marchés avec la stabilité du cadre macroéconomique, mais vraiment aller à fond dans les réformes politiques et institutionnelles qui sont essentielles pour clarifier l’horizon politique du pays de façon à ce que l’investissement dans les secteurs productifs redevient possible.

La crise économique actuelle est donc, selon vous, l’effet d’une mauvaise gouvernance ?
C’est clair ! Une mauvaise gouvernance politique et économique. L’économie ne peut s’exprimer avec vigueur que dans un certain contexte et, manifestement, le contexte politique national est loin d’être propice, autant que le contexte institutionnel. Nous avons aussi du côté de la gestion économique de très sérieux problème de gouvernance, d’abus de pouvoir et financiers de tout genre. Le tout constitue un cocktail explosif et on en voit les résultats sur nos visages rongés de Congolais impitoyablement spoliés à ciel ouvert.

Joseph Kapika, nouveau ministre de l’Economie, a organisé du 15 au 16 juin dernier un atelier sur la fraude fiscale. Pensez-vous qu’avec l’atmosphère politique actuelle cette lutte contre la fraude soit efficace ?
Je dis non. On ne peut pas faire la politique de l’autruche ! Nous avons besoin de maîtriser les perspectives politiques dans notre pays et le faire de façon responsable pour que toutes les autres actions, y compris du côté de lutte contre la fraude, de l’évasion fiscale, puissent avoir des chances d’être menées avec succès. Mon parti, Congo Na Biso (CNB), le sait pertinemment bien. Voilà pourquoi nous tenons à nous impliquer totalement dans toutes les initiatives visant une exécution responsable de l’Accord de la Saint-Sylvestre. En attendant, nous commençons à rendre publiques, progressivement, les principales composantes de notre projet de société.

Quelles sont les solutions d’avenir pour une économie florissante et stable en RDC ?
Je pense qu’il est fondamental que nous puissions clarifier les perspectives politiques du pays. Les vrais et grands investisseurs, créateurs d’emplois et de richesses en ont grandement besoin. Car investir est une décision toujours mûrement réfléchie, qui engage des sommes importantes que l’on ne peut pas mettre en jeu à la légère. Surtout quand il s’agit d’investissements lourds dans les secteurs productifs qui exigent un horizon temporel relativement long en termes de retour sur le capital. Pour investir, on doit au préalable se convaincre d’un minimum de certitude de récolter le fruit des sommes dépensées. Et, pour ça, on a besoin de savoir que le pays sera stable politiquement demain et après-demain, qu’on sera à l’abri des pillages qui arrivent généralement quand la situation politique reste incertaine, pourrie. C’est pour ça que je pense que la priorité des priorités pour notre pays aujourd’hui, c’est d’abord de clarifier nos perspectives politiques ; notamment par la tenue des élections et en particulier de l’élection présidentielle, sans la participation du président Kabila, comme l’exige la constitution de 2006. De cette façon-là, les investisseurs éventuels qui cherchent ou qui sont disposés à tirer profit de toutes les ressources dont nous disposons, auront moins de raisons d’aller ailleurs. Une fois que les perspectives politiques seront clarifiées, je pense que beaucoup de bonnes choses pourront redevenir possibles. En l’absence de l’indispensable rétablissement de bonnes perspectives politiques, comme ce fut le cas après Sun City, même si l’on y travaille durement, on ne pourra se contenter dans le domaine économique que d’une stabilité (plutôt) précaire et dépourvue de forte croissance partagée. Pour amorcer cette dernière et redonner à nos populations, à notre pays, la possibilité d’attirer de sérieux investisseurs dans les secteurs productifs et de rendre possible des emplois à la dimension de nos richesses naturelles, nous avons l’obligation de nous assagir et d’améliorer sensiblement notre gouvernance politique et économique. Nous devons nous hâter d’engager des pas décisifs vers l’établissement d’un l’État de droit.

Organiser les élections rapidement est aussi facteur de budget. Votre solution d’économiste?
Si la RDC est sérieuse, si le gouvernement le souhaite réellement, la facture électorale du pays sera couverte grâce à un dosage approprié de financements internes et extérieurs. J’en suis plus que convaincu. A mon avis, il n’y a pas de problème de budget entendu dans ce sens – là pour notre pays. Le problème est que les gouvernants ne sont manifestement pas de bonne foi. L’on ne peut qualifier autrement l’attitude des dirigeants confrontés à de grosses contraintes financières intérieures qui entretiennent des rapports exécrables avec la communauté internationale. Pour ma part, avec des perspectives politiques clarifiées, on peut mieux combattre la fraude et mobiliser davantage de ressources propres. En même temps, en travaillant en bonne intelligence avec les amis de la communauté internationale, on peut obtenir des financements conséquents de nos partenaires. C’est donc une combinaison vertueuse de ressources intérieures renforcées et de soutiens financiers extérieurs bien négociés qu’il nous faut construire. Un exercice qui est à notre portée. Sans nul doute !

Interview réalisée par Jacques Kini
In www.actualite.cd

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